Le cancer du col de l’utérus reste l’un des plus grands tueurs de femmes en Afrique, malgré l’existence de vaccins efficaces contre le HPV. Dans un continent où les programmes de vaccination ciblent principalement les filles adolescentes, de nombreuses jeunes femmes restent vulnérables, y compris celles vivant avec le VIH.
À travers cette interview, Zwelethu Bashman, Directeur général, MSD Afrique du Sud et Afrique subsahariennele explique comment élargir l’accès à la vaccination, rappelle que le virus ne touche pas uniquement les femmes et détaille les signes d’alerte que toutes devraient connaître. Un éclairage essentiel pour comprendre pourquoi éliminer cette maladie ne sera possible que si les stratégies de prévention s’étendent au-delà des campagnes scolaires et incluent toute la population à risque. Pour comprendre le contexte scientifique et les enjeux continentaux de la vaccination, vous pouvez consulter notre article précédent sur la vaccination contre le HPV en Afrique.
ENTRETIEN
- Quels sont, selon vous, les principaux obstacles à l’obtention d’une couverture vaccinale suffisante contre le VPH en Afrique, et quelles stratégies pourraient être mises en œuvre pour y remédier ?
L’un des plus grands obstacles réside dans le fait que de nombreuses jeunes filles sont difficilement accessibles et mal informées, en particulier celles qui ne sont pas scolarisées, celles qui fréquentent des établissements privés ou informels, ou celles vivant dans des zones reculées. Le coût constitue un autre frein majeur, car la vaccination contre le VPH n’est souvent pas intégralement prise en charge par l’assurance maladie, obligeant ainsi les familles à assumer des restes à charge importants. Ceci est particulièrement important lorsqu’on considère les jeunes filles qui ont manqué la vaccination de routine lors du déploiement du Programme National de Vaccination (PNV) de leur pays et se retrouvent maintenant inéligibles à la vaccination car elles se situent en dehors de la tranche d’âge de la cohorte primaire (9-14 ans).
- On observe également une incidence élevée de cancers liés au VPH chez les hommes. Les recherches ont démontré que la vaccination des deux sexes renforce la résilience des programmes de vaccination contre le VPH.
- Les hommes devraient bénéficier de la même protection directe contre certains cancers et maladies liés au VPH que les femmes. Mais plus important encore, la vaccination neutre du point de vue du genre (ou universelle) constitue un atout majeur pour accélérer l’élimination du cancer du col de l’utérus. Malgré cela, seuls deux pays d’Afrique subsaharienne (le Cameroun et Maurice) vaccinent actuellement les garçons dans le cadre de leur Programme Élargi de Vaccination (PEV). »
- Les groupes à haut risque, en particulier les femmes vivant avec le VIH, ne sont pas systématiquement inclus dans les programmes, malgré un risque six fois plus élevé de développer un cancer du col de l’utérus.
- À cela s’ajoutent un manque de sensibilisation, la stigmatisation et la peur des examens gynécologiques qui découragent de nombreuses femmes de consulter. Par ailleurs, la désinformation entourant le vaccin contre le VPH sème le doute au sein des communautés quant à sa nécessité ou sa sécurité.
- Pour y remédier, les pays doivent faciliter l’accès à la vaccination pour toutes les jeunes filles, non seulement celles des écoles publiques, mais aussi celles des établissements privés, informels ou des zones reculées. Il est également crucial de prioriser les groupes à haut risque, de réduire les barrières financières et de communiquer de manière transparente avec les parents et les communautés sur les bénéfices et l’innocuité du vaccin.
- Les vaccins à plus haute valence (protégeant contre un plus grand nombre de souches) sont des outils essentiels pour renforcer la prévention, mais ils ne sont pas encore largement utilisés sur le continent.
- L’inclusion récente par Gavi des vaccins VPH à plus haute valence en décembre 2025 est une étape prometteuse ; elle offre aux pays d’Afrique subsaharienne une occasion précieuse d’intensifier leurs efforts de prévention du cancer du col de l’utérus.
- 2. Comment renforcer le dépistage et le traitement précoce du cancer du col de l’utérus, en particulier dans les zones rurales, afin de réduire les taux de mortalité ?
Le dépistage et le traitement constituent les deux derniers piliers de la stratégie d’élimination du cancer du col de l’utérus de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), intitulée “90-70-90”. Celle-ci stipule que 70 % des femmes doivent bénéficier d’un dépistage par un test de haute performance à l’âge de 35 ans, puis de nouveau à 45 ans. Enfin, l’OMS recommande que 90 % des femmes diagnostiquées avec un cancer du col de l’utérus reçoivent un traitement approprié.
Des progrès significatifs ont été réalisés concernant le premier pilier de cette stratégie (la couverture vaccinale contre le VPH), mais l’avancement des efforts en matière de dépistage et de traitement est beaucoup plus lent.
- La disponibilité des traitements est limitée et inégalement répartie en Afrique subsaharienne (ASS).
- Ces limites s’expliquent par le manque de personnel de santés qualifiées, l’insuffisance des infrastructures et un ratio soignants/patients très faible.
- Le financement de la santé est une composante essentielle au succès des programmes de prévention et de lutte contre le cancer du col de l’utérus.
- Les coûts indirects liés à l’accès aux soins ne sont généralement pas pris en compte lors de l’élaboration de ces programmes.
- Les programmes de dépistage du cancer du col de l’utérus n’intègrent pas systématiquement les coûts cachés, tels que le transport ou la perte de revenus, lorsque les femmes sollicitent des services de dépistage, particulièrement aux stades précoces et asymptomatiques de la maladie.
- Sur notre continent, au vu de la limitation des ressources, la vaccination constitue un levier majeur tant pour réduire la mortalité liée au cancer du col de l’utérus que pour alléger la charge pesant sur des systèmes de santé déjà sous pression.
Le dépistage du cancer du col de l’utérus et son traitement précoce sont absolument vitaux si nous voulons sauver des vies, en particulier dans les zones rurales.
- Le défi majeur est l’accès. Trop de femmes vivant dans des communautés isolées ne sont jamais dépistées car les services sont trop éloignés, trop limités ou trop coûteux.
- Même lorsque le dépistage est disponible, il nécessite souvent plusieurs visites, ce qui oblige les femmes à sacrifier du temps et des revenus, sans oublier des frais de transport qu’elles ne peuvent tout simplement pas se permettre.
- En conséquence, les cancers sont détectés tardivement, à un stade où le traitement est plus complexe, plus onéreux et à moins de chances de réussir.
- Nous constatons également un manque de priorité accordée aux femmes les plus à risque, notamment celles vivant avec le VIH, qui devraient bénéficier de dépistages plus fréquents mais qui ne sont souvent pas incluses de manière systématique. À cela s’ajoutent le manque de sensibilisation, la stigmatisation et la peur des examens gynécologiques qui découragent les femmes à se présenter.
- Pour changer la donne, nous devons apporter les services aux femmes, et non attendre que les femmes viennent aux services.
- Cela implique le déploiement de cliniques mobiles et communautaires en zone rurale, l’autonomisation des infirmiers et du personnel intermédiaire pour effectuer les dépistages, et l’adoption de modèles de type « dépister et traiter » (screen-and-treat) afin que les femmes puissent, dans la mesure du possible, être testées et soignées en une seule visite.
- Cela nécessite également d’intégrer le dépistage du cancer du col de l’utérus aux services existants, par exemple en le couplant avec les soins liés au VIH, le planning familial, les consultations prénatales et d’autres services de santé primaire. L’objectif est que les femmes puissent recevoir plusieurs types de soins en un seul lieu.
- Mettre davantage l’accent sur les soins intégrés signifie également traiter les femmes de manière holistique : il ne s’agit pas seulement de dépister, mais de veiller à ce que les infirmiers, les sages-femmes et les agents de santé communautaires soient formés et soutenus pour effectuer des examens cliniques des seins, des frottis, des tests VPH et d’autres services de dépistage essentiels. La délégation de tâches (task shifting) et le renforcement des capacités permettent d’atteindre plus de femmes, plus tôt et plus près de chez elles.
- Tout aussi important est le renforcement de la confiance et de la sensibilisation. Le partenariat avec les agents de santé communautaires, les leaders locaux et les groupements de femmes peut aider à normaliser le dépistage, à combattre les mythes et à faire comprendre clairement que la détection précoce des lésions du col de l’utérus peut éviter totalement le cancer.
- En fin de compte, la détection précoce et le traitement rapide font toute la différence entre une maladie évitable et un diagnostic qui engage le pronostic vital.
La prévention par la vaccination contre le VPH est vitale, mais pour les nombreuses femmes qui n’ont pas été vaccinées, ce sont des programmes solides de dépistage et de traitement précoce — intégrés aux systèmes de soins de santé primaires et portés par des agents de santé de première ligne formés — qui réduiront la mortalité liée au cancer du col de l’utérus, en particulier dans les zones rurales et mal desservies.
Rédaction